Interview de Dorian Lake, éditeur et auteur chez Noir d'Absinthe

July 24, 2018

Anne est lectrice et correctrice chez Noir d'Absinthe.

Dorian est auteur et éditeur chez Noir d'Absinthe.

 

Aujourd'hui, je vous partage l'interview de Dorian Lake que j'ai réalisée voici quelques semaines ;)

 

Bonjour Dorian,

 

Peux-tu nous expliquer en quelques mots d’où tu viens et où tu vas ? Car tu portes diverses casquettes (auteur, éditeur, administrateur de pages de réseaux sociaux favorisant l’échange de ce que tu te plais à appeler les « mauvais genres » en littérature.


Pour me pitcher brièvement, j’ai suivi pendant des années la voie de la raison, en suivant des études aux débouchés nombreux, puis des postes dans de grands groupes internationaux. Mais je n’ai jamais oublié ma passion du récit et des histoires, notamment grâce au jeu de rôle, que j’ai pratiqué assidûment toutes ces années.


Puis, le déclic a eu lieu début 2015 et j’ai repris l’écriture que j’avais abandonnée au lycée. Depuis, le livre est ma vie, pour ainsi dire.


Quel genre de lecteur es-tu ?


Tout d’abord, je lis presque exclusivement de la littérature de genre, et notamment de l’Imaginaire (il a pu m’arriver de lire du policier, et, très rarement, de la littérature blanche). Je préfère en effet quand l’univers d’un roman me fait voyager et que le surnaturel (ou la science en cas de SF) ouvre des perspectives que le monde réel ne permet pas.


Je suis un lecteur gourmet et très difficile. Peu d’œuvres me parlent vraiment et, à mesure que les années avancent, je deviens de plus en plus exigeant. Mais lorsque l’une d’entre elles me touche, c’est un véritable ravissement.


Quelles sont les œuvres ou quels sont les auteurs incontournables ou qui ont marqué un réel tournant dans ta vie et en quoi ?


Il y a bien sûr eu les œuvres d’enfance qui m’ont accompagné dans le développement de mes goûts. Je peux citer les Chevaliers de la Table Ronde, avec qui j’ai appris à lire, ou Jack London et Alexandre Dumas, qui m’ont donné le goût de l’aventure. Sans eux, je n’aurais certainement jamais écrit.


Plusieurs œuvres venues du Japon, plutôt en animation ou en jeu vidéo qu’en littérature, ont aussi laissé une empreinte indélébile. Il y a eu Final Fantasy VII, qui a marqué ma découverte de la Fantasy pour adulte (ou plus exactement Science-Fantasy, en l’occurrence) et qui m’apparaît toujours comme une œuvre majeure. Peu après, j’ai découvert d’autres merveilles, comme la série Escaflowne, puis Evangelion, l’une de mes œuvres cultes, ainsi que Mononoke Hime. Ce sont ces chefs-d’œuvre asiatiques qui m’ont fait apprécier la subtilité et l’absence de manichéisme qui me sont aujourd’hui si chères.


Je ne passerai pas en revue tout ce cinéma d’une richesse incroyable qui m’a tant marqué, ni des récentes découvertes que ce soit en séries, livres, films ou jeux vidéo, mais revenir à la littérature avec un auteur qui me parle plus que beaucoup d’autres : Clive Barker et sa plume acérée. Cet auteur parvient à dévoiler l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus gore et de plus glauque avec une finesse et une subtilité remarquables. Son art me transporte et m’émeut. J’ai réalisé en le découvrant que beaucoup d’œuvres que j’avais aimées (notamment le jeu de rôle Kult, une merveille très noire et désespérée) portaient aussi son empreinte.

 

Qu’est-ce qui t’a amené à sauter le pas entre serial-lecteur et auteur, pour endosser par la suite ta casquette d’éditeur ?


Tout d’abord, il y a eu une rencontre. J’étais en Australie et, à une soirée philosophique sur la Mort et la Transcendance (ça ne s’invente pas), j’ai rencontré Devon, avec qui mon épouse et moi avons sympathisé. Il m’a expliqué qu’il terminait un roman de science-fiction. Il avait découvert cette passion par hasard, en participant à un atelier d’écriture, alors que ça ne l’avait jamais intéressé par le passé. En rentrant de voyage, j’ai réalisé que ce n’était peut-être pas si compliqué que ça, que je pouvais faire de même et j’ai commencé l’écriture d’Isulka la Mageresse, mon premier roman.


Celui-ci a été publié et a reçu un bon accueil du public. À l’époque, je travaillais encore et, à force de côtoyer des éditeurs et des auteurs indépendants, je me suis dit que j’aimerais m’autoéditer. C’était le plan que j’avais, jusqu’à ce que mon entreprise annonce un plan de départ volontaire. Pour être retenu (ou plutôt libéré… déliv…), il fallait proposer un projet de création d’entreprise…


La petite autoentreprise d’autoédition a grandi d’un coup et l’idée de devenir un vrai éditeur m’est venue. Quelques business-plan et formations plus tard, je sautais le pas non seulement de l’édition, mais aussi, et surtout, de l’entreprenariat.

 

Tes premiers projets, à mon humble connaissance, effleuraient deux univers très différents. En effet, tu as mené de front Isulka la Mageresse chez Lune-Écarlate, ton ancien éditeur (manieuse du feu, joueuse pathologique, aventureuse malgré elle) et Taylor Velázquez sur Wattpad (sorcière un peu malhabile et partiellement inconsciente de ses potentialités côtoyant des créatures de l’ombre). Le tout repris actuellement dans ta superbe maison d’édition, Noir d’Absinthe.


À la même époque, j’ai aussi varié d’univers dans ma nouvelle, Cancer Urbain (initialement parue chez Brins d’Éternité, maintenant disponible gratuitement sur le site de la maison), où j’ébauchais un Boston dystopique et noir, ainsi que La Chute de Canniba, une nouvelle de Space-Péplum que j’aimerais à terme adapter en BD.


Quelques mots sur ces deux textes, histoire de nous donner l’eau à la bouche ?


Pitch de Cancer Urbain : Dans un Boston sombre et fascisant, la petite amie d'Elijah meurt par immolation. Il devra risquer sa vie pour découvrir le véritable meurtrier et prouver son innocence.


Celui de Canniba : L’Amirale noire, Canniba, et toute son armada livrent une guerre totale et sans pitié à un dissident politique.


La Chute de Canniba est-elle disponible à la lecture avant son adaptation en BD ?


Elle ne l’est plus, non, car l’adaptation deviendra sa version première.


Tu sembles apprécier de te couler dans des dimensions aussi multiples que variées. Je te propose donc de jouer à « Si tu étais… ». Je te donne différentes propositions et tu explicites en quelques mots. C’est parti. Si tu étais…


a) Une époque : Le XXIVe siècle pour partir vers les étoiles et voir le futur.
b) Un animal : Un chat, pour le côté curieux et qui n’en fait qu’à sa tête.
c) Un végétal : Du lierre, parce que l’on ne peut pas dire que je ne m’accroche pas.
d) Une créature mythique : Je dirais Hugin ou Munin, les corbeaux d’Odin. Quel plaisir de parcourir les cieux pour découvrir ce qui se trame à travers le monde.
e) Un personnage célèbre : Le capitaine Mission, fondateur vraisemblablement mythique de Libertalia, une terre où la Liberté est la valeur souveraine, à une époque où ce concept relevait de l’utopie, voire de l’hérésie.
f) Un mythe : Le mythe de Prométhée.
g) Une œuvre musicale : Twenty Years de Placebo.
h) Un pays : Le Japon, pour son intérêt envers le passé et son ouverture sur la modernité.
i) Un élément (air-eau-terre-feu-éther) : L’éther, l’élément le plus éloigné de la matière.
j) Une opération alchimique : Oh, je n’ai même pas commencé la Dissolution, et j’en suis encore très loin.
k) Un astre : J’aime beaucoup Vénus, qui me paraît une destination plus crédible que Mars à moyen terme, mais qui ne jouit pas de la même popularité.

 

Parlons un peu de Noir d’Absinthe. Comment t’est venue cette idée de créer ta propre maison d’édition ? Comment décide-t-on un jour de quitter les voies professionnelles traditionnelles et de prendre son envol en tant qu’auteur et éditeur à temps plein ? Pourquoi « Noir d’Absinthe » (c’est pas vert, cette chose ?)


Je l’ai un peu abordé plus tôt, c’est l’occasion qui a fait le larron, pour ainsi dire. J’étais fatigué du salariat, qui ne m’apportait rien en termes d’épanouissement personnel, alors qu’à côté, ma vie littéraire battait son plein et m’offrait tant. De là, quand le hasard m’a offert un parachute pour me jeter dans le monde de l’entreprenariat, je n’ai pas hésité et j’ai sauté.


Le nom de « Noir d’Absinthe » est venu de lui-même assez tôt, pour plusieurs raisons.


L’absinthe est par essence liée à l’écriture, par les sombres poètes qui en consommaient, souvent jusqu’à la déraison, au XIXe siècle notamment, avant son interdiction. Subversive, elle est auréolée de mystère, de danger même, et était considérée comme une muse du poète, ce qui explique la présence d’Absinthia, notre fée verte qui veille sur la maison d’édition. Le fait que je sois amateur d’absinthe n’enlève rien… 


Le noir est la couleur de l’encre, mais aussi des passions sombres, et notre ligne éditoriale qui lorgne du côté ténébreux s’y retrouve à merveille. Tout n’est pas que noirceur dans nos textes, mais on y trouve toujours au moins une part sombre, qui ne demande qu’à en sortir.

 

Tu es en train d’explorer trois univers et trois périodes (XIXe aventure, XXIe underground, XVIIIe libertin), dis-moi, tu soignes une certaine forme de schizophrénie ?


Oh, j’ai aussi un petit XXIVe horrifique en cours de correction, sinon ce serait trop simple ! Je ne suis pas l’enfant d’une époque, c’est vrai, et si j’ai la bougeotte géographiquement, je l’ai aussi dans le temps et parviens rarement à rester longtemps dans le même univers.


Il en va de même pour les genres et les styles. Peut-être que tu as raison et qu’un diagnostic serait le bienvenu. J’en toucherai un mot à Sarah (une de nos autrices qui finit ses études de psy).

 

Dans L’Espion de la Reine, l’action se passe dans un lieu unique (Versailles). Cette unicité de lieu est-elle voulue pour conformer ton récit à la mode de l’époque ?


Je ne crois pas qu’il s’agissait d’un choix conscient. Il s’est surtout avéré que Versailles (et le bassin parisien malgré tout) est d’une richesse incroyable, surtout à l’époque, et que le cadre s’est suffi à lui-même.


De plus, s’il est vrai que les lieux sont passionnants à décrire, les personnages le sont d’autant plus. Dans l’Espion de la Reine, si j’ai bien créé le protagoniste et quelques intervenants, la plupart de ceux que nous croisons dans le roman existaient réellement et ce ne sont pas nécessairement ceux que j’ai inventés qui sont les plus incroyables.

 

Ce roman à l’écriture duquel tu as pris beaucoup de plaisir, m’as-tu confié, pourrait se voir adjoindre une suite s’il est plébiscité par le public. As-tu déjà planté les prémices d’une nouvelle aventure ?

 

 

Tout à fait, car avec tous les personnages que l’on croise dans le roman, ou même que l’on cite, on passe à côté d’autres caractères marquants. Ainsi, j’envisagerais une suite entre deux Cours appelées à devenir ennemies, celle de Versailles et celle du Palais-Royal, de Philippe d’Orléans, à Paris (eh oui, il n’est pas nécessaire de sortir de France pour trouver une autre Cour d’intérêt).


J’y toucherai ainsi d’autres vices, peut-être aussi la franc-maçonnerie et un certain Donatien Alphonse François de Sade, qu’il n’est nul besoin de présenter. Bien sûr, la Reine restera au cœur de la vie de Lucien.


Comment, quand on vit dans une république vieille de presque deux cent trente ans, se prend-on d’affection pour la monarchie de droit divin pour y effectuer un retour que l’on peut qualifier d’« épicé » et en outre choisir pour date de sortie le 14 juillet ? C’est ton côté rebelle (Taylor) ou ton côté joueur (Isulka) qui t’a soufflé ces idées ? Qu’as-tu as dire pour ta défense (rires) ?


Les deux, mon Capitaine !


Le texte reprend bien évidemment le cadre du XVIIIe, mais sans regret pour l’époque, qui je pense est présentée d’une manière crue, certes épicée, mais aussi réaliste sur beaucoup de points. Le Versailles de Lucien est décadent et corrompu, mais il est aussi sale et puant, bien loin de la vision fantasmée qu’on nous présente si souvent. Il n’y a ici guère de complaisance pour l’ère de la monarchie, ni de nostalgie.


Une sortie à la date qui a sonné le glas de ce monde offre cette petite touche de subversion qui rappelle que tout ce qui est dévoilé dans le roman a fini dans un bain de sang, et ainsi que le faste n’était qu’éphémère. Les petites intrigues de Cour paraîtront d’autant plus futiles avec cette échéance.


Cela dit, qui sait, Lucien aura peut-être son tome 6 ou 7 pendant la Révolution. Voilà qui serait une clôture intéressante de ces aventures (ou un nouveau début.)

 

Tu m’en verrais ravie. En tout cas, Dorian, grand merci pour le temps que tu as pris à répondre à ces quelques questions, beaucoup de succès et… longue vie à L’Espion de la Reine.


Avec plaisir et merci pour tes questions et ton intérêt sans faille !

Share on Facebook
Share on Twitter
Please reload

Posts à l'affiche