La Paralysie du sommeil

February 24, 2019

Nous sommes tous différents. C’est une certitude impossible à écarter. Néanmoins, il y a des faits et des actions qui nous unissent. Simples désirs, habitudes ou maladresses, on se reconnait parfois dans l’autre.

En tant qu’êtres de chair et de sang, nous avons des activités que même d’autres espèces entreprennent. L’une d’elles, nous la mettons en pratique depuis notre naissance. Nourrissons, nous empêchions nos chers parents de la pratiquer. Il en résultait des manques, des somnolences au milieu d’un dîner de famille ou au travail.

 

Déjà tout petits, nous avions besoin de dormir afin de nous éveiller enjoués. Le manque de sommeil n’est bien pour personne. Dormir est un besoin primaire et fait partie de notre quotidien. Désolée, chers insomniaques. En ce jour, le but n’est pas de mettre en valeur vos activités nocturnes. Doucement, sans faire de bruit, nous allons plutôt nous intéresser à ceux qui dorment. Ceux qui, le soir, se sentent à l’aise dans leur lit, loin de tout dangers.

 

Nous allons nous adresser autant à ceux qui aiment l’obscurité que ceux qui la craignent.

 

Lorsque nous dormons, nous ne nous rendons pas compte de la lueur présente dans la pièce ou non. Les bruits se font lointains et nous voyageons loin, bien loin.

 

C’est alors que tout s’arrête.

 

Le pays des rêves ou des cauchemars ne nous semble plus accessible. La réalité nous tend encore les bras mais on ne peut quand même pas l’atteindre. La fatigue nous empêche de voir clair. De ce fait, le plus téméraire essaye de bouger, de comprendre pourquoi tout s’est figé, pourquoi la route semble l’engluer. En guise de réponse, c’est le choc : l’immobilité.

 

Incapable de faire le moindre geste, le corps devient un étau affreux duquel l’on ne peut ressortir. Le cœur se met à battre trop vite, l’adrénaline s’enclenche mais rien ne fonctionne. La paralysie s’empare de nous et c’est notre être qui hurle. On crie pour se détacher de l’instant affreux, on espère que quelqu’un nous entendra.

 

Prisonniers sans autres clés que la peur, nos yeux parfois entrouverts perçoivent une personne, voient des silhouettes oniriques, menaçantes. Parfois, il n’y a rien de tout cela mais plutôt l’impression qu’une araignée avance dans notre dos… Ou alors qu’une voix chuchote des paroles derrière l’armoire, le coin d’un mur…

 

Nous ne sommes plus seuls et cette attaque et d’autant plus affligeante que nous sommes contraints de la subir.

Tel un véritable scénario de Film Hollywoodien, notre cerveau mène la cadence, nous faisant voguer dans les recoins de notre subconscient.

 

Par chance, à force d’hurler, on se réveille.

 

L’étau nous a fragilisé, nos yeux fixent n’importe quels recoins de la pièce…

 

… Il n’y avait rien à par nous. Victimes de notre sommeil.

 

 

 

Cette véritable paralysie, 25 à 60 % de la population l’expérimente au moins une fois. Quant à ceux pour qui le phénomène est récurrent ils ne sont que 0.3 à 6.2 %.

 

Tel que vous le devinez, cette dite paralysie du sommeil est associée à des expériences hallucinatoires : perception pathologique de faits, d'objets qui n'existent pas, de sensations en l'absence de stimulus extérieur.

 

En vue de cette définition claire, on comprend mieux pourquoi, lorsqu’on ressent cette inhibition, nous sommes convaincus de la véracité de nos visions ; ce qui est encore plus terrifiant. Les hallucinations peuvent être de toutes sortes : visuelles, tactiles ou kinesthésiques. Cette dernière définit la conscience soudaine de la position et des mouvements de différentes parties de notre corps. 

 

Bien entendu, nulle raison d’exagérer : les hallucinations puissantes et terrifiantes ne sont pas éprouvées par tous.

 

A cela, nous pouvons ajouter une possible sensation de suffocation qui est un effet secondaire de l’adrénaline répondant à un besoin soudain d’énergie en accélérant les contractions du cœur. S’en suit donc de brefs troubles du rythme cardiaque.

 

Nous le concevons, il s’agit là d’un thème extrêmement scientifique qui touche également les personnes ayant des antécédents de maladies mentales. Celles-ci peuvent avoir un traitement pour calmer les relents de leur ancien mal mais pas directement contre la paralysie du sommeil. Quant à ceux n’ayant aucun antécédent, il n’y a pas de remède non plus. Beaucoup de médecins préconisent d’avoir des heures appropriées de sommeil ainsi qu’un niveau de nervosité bas.

 

Manifestement, plus les paragraphes avancent, plus la science prône. En effet, avant d’être un mythe dans le folklore, l’art et la littérature, c’est depuis l’antiquité que l’on analyse le phénomène et ce, sans s’immiscer dans la superstition.

 

Sa plus ancienne mention est retrouvée chez les Grecs par les médecins Hippocrate ( Ve siècle av J-C), Thémison de Laocidée ( Iesiècle av J-C ), Soranos d’Ephèse et Galien ( IIe siècle av J-C).

 

Aussi, je vous laisse découvrir une description datant de cette époque :

 

« Le dormeur sent que quelqu'un est assis sur sa poitrine, ou saute sur lui soudainement, ou que quelqu'un lui grimpe dessus et l'écrase lourdement de son poids. Le souffrant sent une incapacité à se déplacer, une torpeur, et une incapacité à parler. Les tentatives pour parler ne résultent souvent que par un unique son inarticulé. [...] Ceux qui souffrent de ce mal depuis longtemps sont pâles et minces car, à cause de cette peur, ils ne peuvent plus trouver le sommeil. »

 

Bien que ce texte semble plus toucher au paranormal ; il n’en était rien. Ces hommes de savoir usaient des comparaisons afin de se faire comprendre surtout par les victimes du trouble. Beaucoup pensaient que l’éphialte – nom donné à la paralysie à l’époque – provenaient d’un mauvais sort, des démons, de la colère des Dieux. Nonobstant, les médecins rétablissaient les croyances et, selon eux, ce mal était lié soit à une forme d’épilepsie, d’asthme nocturne ou un excès de nourriture et de boissons. Afin de soigner ce dit trouble alimentaire, les patients étaient soignés à l’aide de laxatifs et de saignées.

 

Toujours en avançant dans la chronologie, les médecins de l’âge d’or de l’Islam (VIIIe siècle -XIIIe siècle) ne se laissaient pas non plus abattre par les rumeurs mais recherchaient l’explication logique. Au cœur d’un guide débutant pour la médecine Hidayat al-Muta’allemin fi al-Tibb, le chercheur Al-Akhawayni décrivait la paralysie du sommeil (nommée kabus à l’époque) tel une épilepsie causée par des vapeurs issues de l’estomac remontant jusqu’au cerveau.

 

En occident, ce n’est qu’au XVIIe siècle – 1664 très exactement – que le médecin Hollandais Isbrand Van Diemerbroeck nota le témoignage d’une femme victimes de soi-disant attaques nocturnes.

 

En France, de la renaissance jusqu’au début du XIXesiècle, ce mal se nommait incubus. C’est en 1815, dans une thèse consacrée au problème par le médecin Louis Dubosquet qu’il fut remplacé par le mot cauchemar. Ce n’est qu’en 1928 que le terme encore aujourd’hui utilisé paralysie du sommeil voit le jour par le médecin neurologue Britannique Kinnier Wilson.

 

On constate que même dans la médecine, ce trouble du sommeil était mystérieux et, selon les pays, il prenait plusieurs formes. En passant des problèmes alimentaires et d’asthme nocturnes, l’on n’y trouvait pas son compte si l’on ne souffrait d’aucun de ces maux. L’impossibilité de rentrer dans l’esprit de la personne pour parfaitement comprendre ce qu’elle ressentait était un frein.

 

À présent, nous avons la possibilité de faire des sondages, d’étudier le cerveau lorsqu’un patient est au repos. Ce n’est qu’avec une forte avancée technologique que ce moment de faiblesse ne nous semble plus étrange.

 

Par ailleurs, il est important de remarquer que notre cher Monsieur Dubosquet fit une erreur. La paralysie du sommeil est loin d’être un cauchemar car elle n’advient pas à un stade de sommeil profond. A l’inverse, elle nous attaque quand nous sommes sur le point de nous endormir ou de nous éveiller. A ce moment-là, l’on n’est pas tout à fait conscient et le cerveau ne réponds pas correctement.

 

Or, nous pouvons penser que ce médecin s’appuya sur l’étymologie du mot cauchemar. Celle-ci est très intéressante et a beaucoup de bases différentes selon le folklore, l’ère et le lieu.

 

Afin d’en parler, quittons le côté scientifique et rejoignons la superstition.

 

Les Grecs voyaient dans l’éphialte l’agression d’esprits des morts, de satyre ou de la déesse Hécate. Cette dernière est présentée dans la mythologie avec des aspects très opposés. D’une part, elle est une protectrice liée aux cultes de la fertilité et accorde la richesse matérielle, spirituelle, la sagesse, les honneurs tout en étant conductrice des âmes emportées par la tempête. D’autre part, Hécate est aussi déesse de l’ombre et des morts.

En vue du caractère effrayant de la paralysie du sommeil, Hécate s’en prenait à eux sous son mauvais jour.

 

Du côté des Romains, l’Incubus était un démon masculin prenant corps pour abuser sexuellement une femme endormie. Incubus signifie « couché sur » car il s’appuie sur la poitrine de sa victime endormie et pourrai même chercher à l’étouffer. Cette sensation d’étouffement est, évidemment, celle liée à l’adrénaline dont nous parlâmes plus haut.

 

C’est ainsi que nous en revenons au mot cauchemar qui proviendrait du nom donné à un incube et qui désignerait cette oppression d’étouffement survenant quelquefois durant le sommeil.

 

L’idée de l’esprit maléfique a la peau dure et demeure aussi en Allemagne : l’Alb est un mauvais Elfe qui s’accroupit sur la poitrine du dormeur.

 

En Scandinavie, l’on parle de la Mara, comme dans cet extrait d’un livre suédois du XVIe siècle :

 

« Celui qui dort sur le dos est parfois étouffé par des esprits dans l'air qui le harassent de toutes sortes d'attaques et de tyrannies et lui détériorent si brutalement le sang que l'homme gît fort épuisé, ne parvient pas à se ressaisir et pense que c'est la mara qui est en train de le chevaucher »

 

Cependant, la Mara désignant avant la paralysie du sommeil, fut utilisée au fil des siècles pour décrire le cauchemar : mardröm en Suédois, Nightmare en Anglais, Nachtmarhr en Allemand.

 

En France, c’était au tour des sorcières de paralyser les dormeurs. En Picardie on appelait ces esprits malins les cauquemares : du vieux Français caucher voulant dire oppresser et puis, toujours la même racine mare.

 

Le cauchemar et la paralysie du sommeil ont beau être très différents, ils demeurent tout de même liés que ce soit dans l’évolution des mots ou même dans l’art.

 

Si, par un élan de curiosité, vous désirez faire des recherches concernant ce trouble du sommeil, vous tomberez forcément face à ce tableau nommé Le Cauchemar.

 

 

 

Du peintre Johann Heinrich Füssli datant de 1781, il est conservé depuis son achat en 1954 au Detroit Institute of Arts.

 

Cette peinture a pour la première fois été exposée en 1782 à la Royal Academy de Londres. En vue de sa renommée, Füssli en a peint plusieurs autres versions.

 

Nous retrouvons ici tout ce qu’il a été cité précédemment : l’incube qui s’en prend à la femme en se posant sur sa poitrine ainsi que le cheval faisant référence à la Mara qui chevauche le dormeur.

 

L’animal aux yeux révulsés peu aussi représenter une terrifiante hallucination dont est victime la femme totalement paralysée. On remarque qu’elle est, en plus, couchée sur le dos. Dans plusieurs folklores, la paralysie advenait le plus souvent s’il on s’endormait sur le dos : position de faiblesse permettant aux mauvais esprits de s’en prendre aisément à nous.

 

Concernant le tableau à l’époque, le peintre le revendit et une gravure de Thomas Burke reproduisant l’œuvre originale circula dès Janvier 1783. Cette gravure était accompagnée d’un court poème d’Erasmus Darwin poète, médecin, botaniste et inventeur Britannique (dont le petit fils est le très connu Charles Darwin) :


« So on his Nightmare through the evening fog
Flits the squab Fiend o'er fen, and lake, and bog
Seeks some love-wilder'd maid with sleep oppress'd
Alights, and grinning sits upon her breast. »

 

En quittant la peinture, c’est évidemment dans la littérature que nous retrouvons la paralysie du sommeil. Ici, plus d’explications scientifiques mais bien des références au folklore, la propre imagination de l’auteur ou son vécu.

 

Toujours en prenant un ordre chronologique ce n’est autre qu’en 1595 dans Roméo et Juliette de Shakespeare qu’il en est question. Lors de l’acte I dans la scène IV, Roméo et Mercutio s’apprêtent à se rendre au bal des Capulets.

 

Le meilleur ami du personnage principal s’exprime alors :

 

« […] Tantôt elle passe sur le cou d’un soldat, et alors il rêve de gorges ennemies coupées, de brèches, d’embuscades, de lames espagnoles, de rasades profondes de cinq brasses, et puis de tambours battant à son oreille ; sur quoi il tressaille, s’éveille, et, ainsi alarmé, jure une prière ou deux, et se rendort. […]. C’est la stryge qui, quand les filles sont couchées sur le dos, les étreint et les habitue à porter leur charge pour en faire des femmes à solide carrure […] En effet, je parle des rêves, ces enfants d’un cerveau en délire, que peut seule engendrer l’hallucination, aussi insubstantielle que l’air, et plus variable que le vent qui caresse en ce moment le sein glacé du nord, et qui, tout à l’heure, s’échappant dans une bouffée de colère, va se tourner vers le midi encore humide de rosée ! »

 

Le jeune homme parle de la Reine Mab, une fée s’en prenant aux personnes endormies. On lit dans cet extrait le soldat, victime d’hallucinations auditives avec tambours battant à son oreille, l’image de la femme couchée sur le dos et puis, tout simplement, le terme hallucination clairement écrit.

 

Par la suite, c’est dix ans plus tard en 1605 que Cervantes en parle dans son célèbres roman Don Quichotte. La servante Maritormes se réfugie dans le lit du personnage Sancho Pança qui « Sentant cette masse sur son estomac […] crut qu’il avait le cauchemar »

 

C’est cependant dans Le Horla de Guy de Maupassant de 1887 que l’on retrouve la description la plus exacte et proche de la réalité :

 

« L’invincible sommeil m’a saisi, suivi bientôt de l’atroce réveil… et je sens aussi que quelqu’un s’approche de moi, me regarde, me palpe, monte sur mon lit, s’agenouille sur ma poitrine me prend le cou entre ses mains […]. Moi je me débats, lié par cette impuissance atroce, qui nous paralyse dans les songes ; je veux crier, - je ne peux pas ; - je veux remuer, - je ne peux pas ; - j’essaye avec des efforts affreux, en haletant, de me tourner, de rejeter cet être qui m’écrase et qui m’étouffe, - je ne peux pas ! »

 

L’écrit est puissant et démontre la peur et l’angoisse qui résulte de ces nombreuses sensations.

 

Cependant, s’il on décide de surpasser la peur que partage Maupassant, l’on se retrouve auprès d’Oscar Wilde en 1891. Dans son conte humoristique Le Fantôme de Canteville, ledit spectre propose de faire subir ce traitement aux nouveaux propriétaires du château.

 

La paralysie du sommeil est décidément un thème récurrent. Malheureusement, encore aujourd’hui, beaucoup de médecins n’arrivent pas à en reconnaître les symptômes lorsqu’un patient leur en parle. Encore trop sous le joug du paranormal ou même des croyances religieuses, elle a pourtant trouvé un grand nombre d’explications claires et concises les siècles avançant.

 

Sur Internet, comme d’habitude, il faut démanteler le vrai du faux et se sujet se retrouve dans des articles pleins de maladresses. Un nombre incalculable de titres disant que « Ce phénomène est mystérieux et inexpliqué » pullulent. Rappelons-nous donc de la définition de mystérieux : qui est incompréhensible ou évoque la présence de forces cachées, qui est difficile à comprendre, à expliquer ou dont la nature, le contenu sont tenus cachés et encore qui cache, tient secret.

 

La paralysie du sommeil est incompréhensible pour celui qui n’a pas encore recherché l’explication ; celle-ci se trouvant très facilement avec des recherches sérieuses. Les forces cachées, quant à elles sont un folklore. A nous de choisir d’y croire, ou non.

 

Sur ce, il serait bon, en guise d’au revoir, de vous faire découvrir une citation de Tzvetan Todorov, un grand historien :

 

« Dans un monde qui est le nôtre, sans diable ni sylphides, ni vampires, se produit un événement qui ne peut s’expliquer par les lois de ce monde familier. Celui qui perçoit l’événement doit opter pour l’une des deux solutions possibles : ou bien il s’agit d’une illusion de sens, d’un produit de l’imagination et les lois du monde restent alors ce qu’elles sont ; ou bien l’événement a véritablement eut lieu, il est partie intégrante de la réalité mais alors cette réalité est régie par des lois inconnues de nous. Le fantastique occupe le temps de cette incertitude. »

 

Au fil des temps, la paralysie du sommeil a connu cet aspect fantastique avant, d’enfin, avoir une partie intégrante dans la réalité des lois universelle et naturelles.

 

Sans doute est-ce de même pour tout ce que nous désignons comme paranormal mais cela, encore, c’est un autre sujet.

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