Interview de Maude Elyther

Pour commencer, pourrais-tu te présenter ?

 

J’écris depuis longtemps, et ai commencé à être publiée grâce à une nouvelle, L’Orchidée Rouge, parue dans l’anthologie Bal Masqué aux Éditions du Chat Noir, en juin 2017. Aujourd’hui, sort mon roman Chambre Nymphale chez Noir d’Absinthe, un roman que j’espère singulier et qui met en avant plusieurs de mes thématiques de prédilection comme l’identité humaine et animale, la santé mentale, le vampirisme, la métamorphose etcétéra.

 

Je suis une grande rêveuse qui agrandit, texte après texte, son univers, à renfort de thé. Il m’arrive également de publier des chroniques de mes lectures sur mon blog. En plus des livres et du thé, j’affectionne également l’Art (notamment la peinture), et, bien entendu, la Nature et les animaux ; je suis d’ailleurs végane (je poste de temps à autres des photos de joyeusetés culinaires sur mon compte Instagram).

 

 

 

 

 

Pourquoi avoir voulu écrire Chambre Nymphale ?

 

 

Au départ de ce roman, je n’avais formulé aucune volonté ou directive, si ce n’est retranscrire Otto et son univers qui étaient en moi depuis un certain temps. Le tout premier manuscrit auquel j’ai mis un point final était une autre version de ce texte, avec l’essentiel de ces mêmes personnages mais dans une intrigue et avec des caractères et liens différents. Chambre Nymphale est en quelque sorte une version mâture de cette ébauche.

 

Il faut savoir que dans l’écriture, je suis jardinière : j’écris de façon intuitive. Les émotions, les images etcétéra, je pense que tout cela s’extrait au moment adéquat si je puis dire ; écrire, comme toute autre affaire de création, a des airs d’autothérapie.

 

Chambre Nymphale est un OVNI littéraire qui a enfin trouvé sa place. Qu’est-ce que cela fait de grandir avec une œuvre qui nous tient à cœur ?

 

Je ne dirais pas comme toi qu’il a trouvé sa place ^^ Mais je serais déjà plus qu’heureuse qu’il parvienne à toucher quelques lecteurs supplémentaires !

 

Quant à « grandir avec une œuvre qui nous tient à cœur », ce n’est jamais exactement le même rapport avec chaque texte. Mais je me souviens que c’est avec Chambre Nymphale que j’ai pris conscience d’avoir atteint un style personnel, bien sûr il évolue toujours, mais l’essence est là. Plus que grandir avec son œuvre, écrire c’est donner vie, naissance même à des parts de soi ; je ne pense pas qu’on en ressorte meilleur, plus confiant : pour ma part, je continue sur la même lancée avec les mêmes doutes, de gros questionnements qui viennent par moments remettre en question ou se heurter à mon travail d’écriture.

 

Qu’est-ce que l’écriture de cette œuvre t’a apporté ?

 

Il est vrai que Chambre Nymphale occupe une place bien particulière pour moi ; ce qui ne veux pas dire que je le classe différemment de mes autres textes. Comme Otto, j’ai travaillé l’introspection, puisant dans le mal être, loin, au point de me sentir littéralement vide à la fin de quasiment chaque séance d’écriture. Je n’ai plus beaucoup de souvenirs lors de l’écriture de mon premier manuscrit, mais je ne pense pas me tromper en disant que c’est en écrivant sur Chambre Nymphale que j’ai réellement défini une routine d’écriture. Moins anecdotiquement, ce roman marque également un tournant décisif dans ma vision de l’écriture : c’est avec celui-ci que j’ai pris confiance dans le fait d’écrire, que j’ai lentement commencé à sortir de ma carapace.

 

Chambre Nymphale représente bien une étape de mon parcours, de ma vie, malgré tout, je continue de « grandir ». Ce texte me tient à cœur, et je suis heureuse, et même fière du chemin qu’il a parcouru jusqu’ici, même s’il aura été un peu long et sinueux. Ce roman, comme tous mes autres textes, me permet, aujourd’hui encore, de faire le point en quelque sorte, de mieux comprendre certaines émotions, de comprendre certains malaises. Comme Otto, j’ai vécu une période de relation phobique avec la viande (j’étais alors également végétarienne) et, cela étant ma sensibilité, il n’est pas anodin que la notion de cannibalisme se soit retrouvée précisément dans ce texte.

 

Écrire, c’est un travail sur soi, sur notre relation au monde, à notre environnement. Avec Chambre Nymphale, je me suis vraiment centrée sur les émotions dans un processus conscient : je les exprimais alors que longtemps j’intériorisai tout, alors que les émotions sont au cœur de notre ressenti, de notre sensibilité. Plus loin, je me suis enfin défait d’une forme de culpabilité d’être « différente », j’ai une âme d’artiste, et cela n’était pas facile à expliquer pour moi, à comprendre pour mon entourage. Mais cela rejoint des questions ci-dessous, aussi je passe à la suivante !

 

 

Otto et Stéphane ont une âme d’artistes. Penses-tu que, dans notre monde, les artistes sont différents ? Pourquoi ?

 

Pour moi, avoir une âme d’artiste marque une sensibilité plus marquée, voir une hypersensibilité. Il me semble que dans ce contexte, la création est omniprésente : l’Art, la musique, l’écriture etcétéra etcétéra, car le regard sur le quotidien, le monde, la Nature ou mille et une autres thématiques sera différent. Plus encore, l’imaginaire est inhérent à la création. Selon moi, l’imaginaire est un potentiel propre à chacun ; un phénomène quasi inconscient, intuitif.

 

Mais avoir une âme d’artiste c’est surtout être un.e grand.e rêveur.se, ne pas avoir forcément les mêmes intérêts, la même perception sur plusieurs sujets etcétéra. En ce qui me concerne, j’ai des périodes cycliques : je peux passer plusieurs mois en étant alerte, à vouloir agir sur tous les fronts, et puis voir arriver des mois « creux », où il me faudra me reposer et me recentrer pour me recharger ; je suis sans cesse dans le trop ou le rien, et c’est éreintant.

 

Les artistes ont une vision singulière du monde ; ils sont face à leurs émotions, à leurs angoisses… Pour autant, y occupent-ils la place centrale, se sentent-ils ou se font-ils démiurges ? je ne pense pas, et c’est bien cela qui me touche le plus : pour moi, la place de l’homme n’est pas égocentrique (lui au centre des espèces animales), car nous faisons partie d’un tout, et sans doute plus encore.

 

L’âme d’artiste est une thématique que j’aborde également sans cesse, à travers la notion de création et des rêves et voyages oniriques. Tout cela rejoint à leur tour d’autres thématiques, et forme alors un fil rouge qui relie tous mes textes, toutes les facettes de mon univers. Au-delà de ça, l’artiste touche donc indéniablement à la différence : la création, la passion, le caractère rêveur prononcé, la sensibilité, la perception etcétéra.

 

 

 

 

«Ce n’est pas parce que nous vivons dans notre bulle que nous sommes bons à être enfermés» Chambre Nymphale dégage un message très important d’acceptation de soi, t’es tu inspirée de ton parcours personnel ?

 

Effectivement, il y a là beaucoup de mon propre ressenti. J’étais très introvertie, je ne trouvais ma place nulle part jusqu’à ce que je mette la première fois les pieds sur un salon du livre ; je culpabilisais très souvent alors que concrètement qu’avais-je à me reprocher dans mon goût pour la solitude, les livres, l’écriture ? Pourtant, je n’avais pas confiance en moi, j’en aurai parcouru du chemin pour y arriver. Alors oui c’est un message qui me tient très à cœur et qui trouve naturellement sa place dans Chambre Nymphale, et toujours dans mes textes. Parce que si on ne s’accepte pas, on se fait du mal et pourquoi ? pour plaire à quelqu’un ? pour ne pas « décevoir » ? La complexité humaine ne demande pas qu’on joue le rôle de quelqu’un d’autre. Il est bien plus important d’être en phase avec soi-même et bien dans sa peau, que de devoir rentrer dans un moule et craindre les regards et les jugements. L’épanouissement personnel est un projet au long terme qui mérite qu’on s’y consacre.

 

La relation vampirique est un thème omniprésent. Qu’est-ce qui te plait tant dans ce thème ?

 

Comme pour beaucoup, la figure du vampire me fascine : créature nocturne qui révèle une facette primitive, animale. J’ai également un penchant pour les monstres humains, et le vampire est un prédateur. Mais au-delà de cela, il incarne un être qui envoûte et charme autant qu’il effraie et épouvante : ce qui correspond tout à fait au surnaturel, au fantastique. De plus, le vampire représente des peurs archaïques : créature de la nuit, peur du noir ; domaine des cauchemars, peurs et angoisses ; territoire de l’inconscient, les interdits et les désirs. La vie et la mort convergent sur lui : à travers le sang, symbole de ces deux Absolus, mais aussi de la luxure, de la souffrance. La faim que la figure du vampire évoque traduit également une thématique comme la dévoration, thème qui ponctue mon travail d’écriture. Je vois le vampire comme un être dans l’excès : la passion, la faim, les désirs primitifs. Et c’est justement ces caractéristiques archaïques qui m’interpellent car elles sont présentes en nous et rendent comptent de notre animalité.

 

Le vampire incarne particulièrement pour moi une figure surnaturelle par excellence, car il interroge l’identité et la nature humaines. Pour aller un peu plus loin, je m’intéresse beaucoup à son caractère psychopompe, et au domaine intuitif et inconscient, aussi. D’ailleurs, par exemple avec ma nouvelle L’Orchidée Rouge, mon univers accueille des vampires oniriques, car pour moi les territoires des songes sont également un terrain tout indiqué pour cette figure qui ne cesse de passionner et de fasciner.

 

« L’errance s'empare des âmes, l'être s'estompe au sein de ses tourments » La maladie mentale, la perdition… ce sont des sujets compliqués à aborder. Comment t’y es-tu prise ?

 

C’est assez difficile à expliquer… Essayons simplement. Le fait est que s’interroger sur la perception personnelle de l’environnement, du monde, questionne rapidement le concept de folie. Dans le domaine de l’imaginaire, n’est-ce pas enrichissant et source d’inspiration que les multiples notions d’hallucination ? Comment un individu peut percevoir des choses que son voisin ne ressent pas ? À cela je mêle le terme d’émerveillement (que l’on prête aux enfants mais qui existe toujours chez l’adulte), et alors naissent une infinité d’univers. Pour autant, cela demeure pour l’essentiel des voyages immobiles, quoi que j’interroge s’il s’agit de simples rêves ou de voyages oniriques (ce qui est l’un des fils rouges de ma trilogie Ci-gît la mer), car où se définit réellement la frontière entre le réel et l’irréel ? L’irréel n’est-il qu’invention de certains esprits, ou représente-t-il d’autres territoires ?

 

Je m’interroge sur la santé mentale aussi parce que quand j’étais plus jeune on ne trouvait pas sain mon intérêt pour les vampires et les psychopathes, et aussi, plus récemment, parce qu’on m’a demandé si je n’étais pas bipolaire (à cause des périodes de haut et de bas que me fait traverser ma sensibilité émotionnelle). Et donc… j’enchaîne avec la question suivante !

 

 

Dans les remerciements, tu nous fais part que ton univers et les thématiques abordées n’étaient pas bien perçues par ton entourage. As-tu eu une longue remise en question ? Que penses-tu de cela maintenant ?

 

À cette époque, je n’ai pas suivi une remise en question : je comprenais mon besoin viscéral d’écrire. Il faut dire que c’est au moment où j’ai commencé à écrire Chambre Nymphale que j’ai découvert Cédric Sire, Poppy Z. Brite, puis Vincent Tassy (d’abord avec des nouvelles). J’ai rencontré le premier sur un salon du livre et j’ai découvert un auteur bien dans sa peau ; c’est tout bête mais c’est là que j’ai eu la « révélation » que je n’étais pas dérangée ou morbide ou que sais-je de porter en moi un tel univers et de l’écrire.

 

 

 

 

Bien sûr, il demeure toujours des périodes de doute, des périodes étranges comme lors d’étude post-bac en Art une prof de Philosophie m’a carrément dit d’aller consulter après avoir lu un ou deux de mes textes personnels. Mais avec le temps, en plus du besoin viscéral, j’ai compris les valeurs que je défendais dans mes écrits (l’identité humaine, les genres, la Nature…).

 

Pour tout dire c’est aujourd’hui curieux de voir certaines personnes s’intéresser à Chambre Nymphale. Je ne sais pas comment elles considéreront ce roman, cet univers, mais j’espère qu’elles entrapercevront davantage l’importance de l’écriture et de la création pour moi, que cela n’est pas futilité ou perte de temps.

 

D’ailleurs, dans le livre, la question du passé est très importante : en fait-on jamais table rase ? En parler est-il nécessaire ? Toi, qu’en penses-tu ?

 

Pour ma part, il y a des éléments qui m’ont marquée, pas toujours de façon positive. Mais on évolue, on mûrit. Je ne pense pas qu’on s’extirpe totalement du passé, d’une certaine façon il nous a façonné, qu’on cherche à s’en éloigner ou qu’on garde le même cap. Dans les bases qu’il représente, il y déjà nos failles et nos forces.

 

La phrase « en parler est-il nécessaire ? » est plus spécifiquement liée au passé de Otto (dont je ne dirais rien pour ne pas spoiler). Mais je dirais quand même, puisque ça m’est arrivée plusieurs fois depuis l’année dernière, que parler de certains épisodes aide à y voir plus clair sur soi-même, sur l’environnement dans lequel nous avons grandi. En faire table rase, je n’y suis pas encore parvenu, mais force est de constater que je me suis défait de certains liens qui me retenaient.

 

Mon passé n’est pas le même que celui d’Otto, même si j’ai approfondi certains de mes propres sentiments et ressentis pour écrire les siens. Mais celui de mon narrateur a effectivement eu beaucoup d’impact sur lui, a nourri de façon malsaine ses tourments et torturé sa sensibilité. C’est affaire de construction, ou de déconstruction, mais en ce qui concerne Otto, il s’en sort bien ;)

 

On retrouve dans ton œuvre un gigantesque questionnement sur la réalité, quelle est la tienne ?

 

Comme je l’ai dit plus haut, j’ai une âme d’artiste, tout comme Otto je suis sensible (avant j’étais même hypersensible) et je suis une émerveillée de la Nature et des voyages immobiles. Comme beaucoup, l’écriture me permet de prendre de la distance avec le quotidien autrement morne. Pour moi la réalité est celle de la contemplation et de la réflexion, ponctuées sur des éléments actuels comme l’écologie, les animaux, mais aussi la tolérance avec notamment la notion de genre : lgbtq+ friendly, mes personnages sont pour beaucoup homosexuels, et j’ai commencé deux premiers textes qui aborderont des personnages hermaphrodites. Sans faire dans le militant, j’introduis ces réflexions qui me touchent et auxquelles j’aimerais sensibiliser.

 

Continues-tu la peinture ? Aurais-tu de nouvelles œuvres à nous faire partager ?

 

J’ai arrêté de peindre pendant plusieurs années. Le fait de travailler aux étapes éditoriales sur Chambre Nymphale a fait ressurgir l’univers de ce texte lorsque je l’écrivais : musiques, lectures et aussi la peinture. J’ai ressorti certaines de leur pochette, et les ai partagées avec quelques personnes via leur format numérique. Le fait d’en parler, d’avoir de nouveaux regards dessus a fendillé le blocage qui m’empêcher de peindre depuis ces dernières années. Je n’ai pas encore repris convenablement la peinture, mais je pense que cette année en naîtront de nouvelles ! L’une des plus récentes que j’ai réalisée, en 2017, est celle qui figure en dernier dans l’annexe du roman : celle représentant le narrateur, Otto, au sein de l’écrin de l’étang, son reflet brouillé dans l’eau, avec Stéphane non loin.

 

 

 

As-tu de futurs projets ?

 

Comme le dit mon amie Sarah Buschmann, j’ai des projets d’écriture pour au moins les 15 prochaines années ! ^^

 

Si j’ai d’autres romans de terminé, dont un tome à finir pour boucler ma trilogie Ci-gît la mer, je travaille actuellement sur un nouveau roman, abordant plus spécifiquement les thématiques de la Nature, des légendes, du genre, du féminin avec une approche contemporaine de la sorcellerie… Avec à nouveau le questionnement sur la santé mentale, la métamorphose etcétéra

 

Par ailleurs, je compte par la suite m’attaquer à l’écriture d’un roman jeunesse et un de Young Adult, même d’ici là, ma Muse étant en forme depuis le début de l’année, je risque de me lancer dans un autre projet !

 

D’ici là, un second roman paraîtra, à nouveau chez Noir d’Absinthe, vers la fin de cette année : L’Enfant de l’Hiver. Il s’agit d’un court roman écrit sur la trame des contes de fées, mais pas une réécriture : j’y distille quelques clins d’œil à quelques contes en créant mon propre univers. Il est encore trop tôt pour en dévoiler plus, cependant j’ajoute qu’il sera question de Nature et de magie, d’un territoire plongé dans un automne perpétuel, d’une malédiction trompeuse.

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