Le harcèlement dans les salons littéraires

January 22, 2020

Je n’aime pas parler de choses négatives publiquement au sujet de la maison d’édition. Je préfère me concentrer sur le positif et la bienveillance. Pourtant parfois, il faut aussi parler de ce qui fâche, et je suis fâchée. Nous sommes fâchées.

Comme vous le savez si vous suivez un peu notre activité, la maison d’édition participe régulièrement à des déplacements littéraires, que ce soit lors de salons, de festivals ou de dédicaces en librairie. Ce sont des moments privilégiés où nous venons à la rencontre de nos lecteurs ou futurs lecteurs, pour discuter d’Art, de littérature et de ce qui est important pour nous.


Ce sont des moments un peu hors du temps, sources d’épanouissement, importants pour nous. La plupart du temps tout s’y passe bien…


Mais il y a un sujet dont je pense il faut parler. Un sujet difficile mais important, car il touche beaucoup d’auteurs… et plus encore d’autrices.


Il arrive régulièrement que des personnes – le plus souvent des hommes – s’arrêtent sur les stands pour discuter avec les autrices avec un comportement qui ne tient pas que du lecteur. J’entends par là que cela peut aller de la petite remarque « gentille » sur le physique à la drague à peine voilée, voire aux insultes, le plus souvent avec un grand sourire. Parfois cela se poursuit même sur les réseaux sociaux, par ces mêmes personnes, ou d’autres, qui se permettent de commenter sur l’apparence, soi-disant pour faire plaisir. Parce que bien sûr, les femmes ont besoin qu’on valide qu’elles sont attirantes, y compris sur des lieux dédiés à la littérature. Tout le monde sait bien qu’une autrice a besoin d’être sexy pour bien écrire. Comment ça, non ?


Parfois, cela vire au harcèlement, aux messages fréquents et non sollicités, simplement parce qu’une autrice a eu le malheur de sourire et d’être gentille sur un salon. Comme si, parce qu’on lui avait acheté un livre ou qu’on avait témoigné de l’intérêt pour celui-ci, elle était redevable.

 

© Maria Krisanova


Ceux et celles qui me connaissent le savent, je suis une femme transgenre. Lorsque j’ai commencé l’activité d’édition, j’étais perçue comme un homme et, étonnamment, ce type de comportement était moins fréquent. Depuis que je me présente comme femme, les hommes se permettent beaucoup plus de choses avec les autrices qui m’accompagnent, et cela devient une vraie plaie. Oui, on peut tout se permettre avec des femmes, n’est-ce pas ? Elles sont là pour le plaisir des yeux masculins après tout. Et puis certaines se maquillent ou s’habillent bien, c’est la preuve qu’elles souhaitent de l’attention, non ?


Les salons littéraires, l’écriture sont une passion, un espace où nous pouvons nous exprimer, être nous-mêmes. Un espace sûr, et pourtant, là encore, comme dans la rue, comme dans les transports, les comportements lourds sont monnaie courante.


J’en ai déjà discuté avec des autrices d’autres maisons d’édition, nous sommes loin d’être un cas isolé. Bien sûr les organisateurs des salons n’y peuvent rien, ce n’est pas eux le souci, mais bien ces comportements inacceptables.


Je m’en veux, car je ne sais pas toujours comment réagir. Ce n’est évident tout de suite, certaines personnes sont d’abord intéressantes… les quinze premières minutes de discussion sur parfois deux heures (véridique). Peut-on dire à un client d’aller voir ailleurs si on y est ? C’est le souci quand on est polie et gentille et que l’on a pas envie de vexer ou d’humilier. Alors on prend sur soi, et après on regrette le temps et l’énergies perdus à satisfaire l’égo de petites personnes.


Nous sommes une maison d’édition qui nous revendiquons féministe, et nous nous laissons faire pour ne pas blesser des personnes qui très clairement dépassent les limites du consentement. Ce n’est pourtant pas à nous de prendre des gants et de faire attention à ce que nos mots ne soient pas mal perçus, tout de même !


Nous n’avons pas à vivre cela, nous n’avons pas à nous sentir gênées, envahies et objectivées, ni ailleurs ni ici.


C’est aussi pour cela que j’en parle. Nous ne sommes pas les seules et je pense que communiquer sur ce sujet, à l’époque du #metoo , est important. Sensibiliser aussi.


Si cela vous arrive, que vous soyez autrice ou non, parlez-en. Ce n’est pas de votre faute, mais celle d’une société qui depuis des siècles considère les femmes comme des biens et non comme des personnes. Ce n’est pas un sujet trivial, loin de là, et vous êtes légitime pour exprimer votre raz-le-bol.


Morgane Stankiewiez,

PS : l’article prend surtout le point de vue féminin, mais ces cas de harcèlement – n’ayons pas peur des mots – touchent aussi des hommes, évidemment. Ce n’est pas mieux et ne devrait pas non plus avoir lieu.

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