Anthologie Monstresse(s) : Interview de Charlène Ferlay

L’un des thèmes centraux de votre nouvelle « Violin Mantis » est la passion pour l’Art, exclusive, si puissante qu’elle en devient monstrueuse. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’aborder ce thème ?


Cette nouvelle avait été écrite pour un concours dont le sujet était « marche nuptiale ». Le thème du mariage ne m’inspirait pas, mais j’écrivais des choses très noires à l’époque ; j’avais donc décidé de faire de cette marche une marche aussi nuptiale que funèbre… et de partir sur les mantes religieuses ou les mantes noires. L’idée de faire de Ginevra une violoniste découle directement de la Violin Mantis, un insecte !


La musique est au centre de votre nouvelle… S’agit-il d’un art que vous affectionnez tout particulièrement ?


J’ai pratiqué étant petite, et puis, le collège et la bêtise des adolescents aidant, j’ai arrêté. Il faut dire que je faisais de la flûte à bec, ce n’est pas très impressionnant ! Je faisais aussi de la chorale, mais je n’ai jamais eu une très belle voix et, surtout, je n’ai aucune mémoire pour le rythme. La vie n’a donc pas voulu faire de moi une grande musicienne !

Par contre, j’écoute beaucoup de musique, et en écriture, la musique est un défi. Parce que la musique est un langage sans mots, elle est un peu à l’opposé de l’écriture. Ecrire la musique, c’est comme peindre des mots. C’était un défi que j’avais envie de relever.





Dans la nouvelle, le personnage d’Erich est complètement fasciné par la violoniste Ginevra. Que pensez-vous de l’image qu’il se fait d’elle, et notamment des sentiments qu’il projette en elle du fait de sa propre conception du féminin ? Pensez-vous qu’il puisse exister un décalage entre l’idée que l’on peut se faire des femmes/du féminin… et la réalité ?


Je pense que cela peut exister et que c’est un sujet très intéressant à traiter… que j’ai d’ailleurs beaucoup exploré dans le roman dont je viens de terminer le premier jet. Nous avons tous nos stéréotypes de genre et ces stéréotypes, quelque part, nous aident comme ils nous desservent. Ils nous aident car sans idées préconçues, on devrait inventer la roue à chaque nouvelle rencontre. Mais ils nous desservent car ils sont évidemment schématiques, parfois datés, et jamais totalement adaptés aux individus uniques qu’on rencontre.

Cela dit, je ne suis pas sûr que Erich ait vu la femme avant de voir l’artiste. Il est d’abord fasciné par le talent de Ginevra, par son audace, par sa vision. Ce ne sont pas des caractéristiques qui sont nécessairement féminines. Il est toujours soumis dans leur relation, il suit, et cela ne le dérange pas car, sur l’échelle du talent, il sait qu’il est en dessous. Il est lui-même assez artiste pour que la beauté du résultat lui suffise. Il a aussi (en relisant cette nouvelle dix ans après) une sorte d’innocence, quand on découvre quelles étaient les motivations initiales de Ginevra. Elle a toujours été plus puissante que lui et il le sait.

La société qui les entoure, par contre, voit la femme. Ginevra, pour eux, est extraordinaire car elle est femme.