Le genre comme camouflage


La Science-Fiction agit comme un véritable réservoir de mondes et d’idées, et sert parfois d’alibi, car chaque œuvre, quel que soit son genre ou son média de prédilection, véhicule l’engagement de son créateur. Être auteur, c’est avant tout faire une déclaration à la face du monde. Un sujet glissant, une opinion séditieuse ? C’est bien sûr l’occasion pour qui manie la plume de dérouler son style, de vous chatouiller de la main gauche tout en plongeant la droite dans votre poche afin de vous y laisser, griffonnée au creux d’un papier froissé, son idée…


Être auteur, c’est avant tout faire une déclaration à la face du monde.

Ainsi, dans Cent ans après ou l’An 2000, paru en 1888, l’écrivain américain Edward Bellamy nous propose une société utopique ayant rejeté le capitalisme. Il tente de dénoncer la condition des femmes en dépeignant ce nouveau millénaire comme celui de leur indépendance sociale et financière, sans toutefois réussir à épargner au lecteur le constat débilitant de leur infériorité physique. Il convient tout de même de remettre les idées à la fois émancipatrices et patriarcales de Bellamy dans le contexte de leur époque pour y voir une réelle prise de position pour la gent féminine.


En 1889, Mark Twain se pare également d’une satire sociale : tout en moquant les récits médiévaux il propulse un Yankee du Connecticut à la cour du roi Arthur. Saint Graal, voyages sur la Lune, et même voyage dans le temps sont au rendez-vous et participent à dissimuler une réflexion politique et sociale sur la société féodale moyenâgeuse et son pendant moderne : la lutte des classes entre ouvriers et patronat.


Les « mauvais genres » comme la Science-Fiction sont parfaits pour faire diversion, la preuve : Juste en dessous, une anecdote avec des meurtres, de la pornographie et des martiens !

Rod Serling, mythique créateur de La 4e Dimension, déclarait dans une interview en 1959 : « Si vous êtes assez téméraire pour essayer de parler d’un sujet de société controversé actuel, vous allez avoir de gros ennuis. »


Trois ans plus tôt, il tentait d’évoquer les tensions raciales d’actualité en racontant l’histoire d’un vieil épicier noir se faisant abattre par un blanc dans Noon on doomsday.


Le téléfilm est inspiré du fait divers concernant Emmet Till, un jeune afro-américain kidnappé et assassiné par deux hommes blancs, devenu l’un des symboles de la lutte pour les droits civils. L’affaire souleva l’opinion publique, car malgré des preuves accablantes, les meurtriers furent acquittés – comme dans le scénario de Serling.


Bien que de nombreux détails soient adoucis pour la télévision, le sujet resta trop sensible pour passer inaperçu et sous la pression des producteurs et de sponsors majeurs tels que Coca-Cola, l’auteur fut obligé de capituler. L’histoire fut modifiée, ainsi que l’origine ethnique de la victime, seulement qualifiée « d’étranger » (alors que la jeune victime était bien Américaine…).


De son propre aveu, Serling s’est dit qu’« il valait mieux raconter quelque chose, que de ne rien raconter du tout. » Mais une fois sa propre série de genre en route chez un autre studio, il ne se privera pas pour autant de dire du téléfilm qu’il s’agissait d’une version « tiède, viciée, émasculée, rose bonbon ».


Quand on lui demande qui, selon lui, sont les censeurs, il n’hésite pas à enjoindre le public à prendre sa part de responsabilité dans le processus. Il évoque un épisode de Lassie diffusé quelques mois auparavant, où celle-ci donne naissance à ses chiots et il se rappelle l’émotion qu’il a ressentie en expliquant la beauté et la magie de cette naissance à ses filles de trois et cinq ans. C’est mignon…



Pourtant, la chaîne productrice de la série reçoit des tonnes de courriers de téléspectateurs outrés, dont l’un d’entre eux stipule : « Si je voulais que mes enfants regardent de la pornographie, je ne regarderai pas votre chaîne, je les emmènerais voir un strip-tease ! » En conséquence, les producteurs de Lassie décidèrent qu’il n’y aurait plus de chiots dans la série, et que l’épisode serait jeté aux oubliettes.


Ces anecdotes sont représentatives de l’intérêt que porte Serling à la Science-Fiction et au fantastique, en plus de ses goûts personnels. C’est un canevas où il pourra, tout au long de son œuvre, peindre des sujets brûlants, politiques, sociaux ET contemporains de la production de La Quatrième Dimension. Racisme compris.

Il suffisait de remplacer la peau noire d’un épicier par la peau verte d’un martien et ainsi dépeindre, interroger, et moquer la xénophobie sans déranger les premiers con-cernés, confortablement installés devant leur poste, niant l’existence des chiots de Lassie entre deux gorgées de Coca-cola.



On peut arguer que le monde a bien changé depuis les années soixante, et c’est heureusement le cas, mais de nombreux carcans n’ont pas encore été dynamités. Il n’y a qu’à se rappeler les « manifs pour tous » en France, il n’y a pas si longtemps… ou ouvrir la page faits divers d’un quelconque journal… et encore, je ne me place que de mon point de vue d’Européen-classe-moyenne – sans oublier que mon monde n’est qu’un des univers qui composent notre planète, et l’un des plus protégés qui plus est.


Tant qu’il y aura des censeurs, tant que les vérités de certains s’opposeront aux certitudes des autres, il faudra continuer de débattre, de se battre, de crier ou d’écrire en capitales sa propre vérité.


Mais pas dans le but de couvrir celle des autres, seulement de créer de sa petite voix de petit être humain un petit écho qui pourrait résonner chez l’autre, car, encore une fois, le but premier de l’auteur - qu’il soit assumé ou inconscient - est de faire entendre sa voix, son opinion.


Gillian Brousse.

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