Lettre de Louise Le Bars au sujet d'Asphodel

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Contexte : Asphodel a été attaqué par des chroniqueuses d'un côté car l'ouvrage ne présente pas d'avertissements quant à la violence de celui-ci, et, d'autre part et de façon bien plus grave, on a attribué à Louise de répandre les valeurs nauséabondes qu'elle dénonce dans ce même livre. La maison d'édition y a répondu officiellement ici, et voici donc la réponse de Louise :





Depuis la sortie de mon roman Asphodel chez Noir d’Absinthe, on peut lire des chroniques où l’on déconseille de le lire pour sa violence. On parle de roman sexiste et raciste. J’ai une simple question à vous poser pour commencer : N'est-ce pas une insulte à votre libre arbitre et à votre intelligence, vous qui m'écoutez ?


Je parle au nom de tous ces auteurs morts et vivants qui ont souffert de cette bien-pensance au fil des siècles. C'est un mal qui ronge encore aujourd'hui bien des mentalités. Et il a repris une ampleur inquiétante, puisqu'il a réussi à s'immiscer dans

la conscience de celles et ceux par qui tout esprit de liberté devrait arriver : la jeunesse.


Petit cours d’histoire littéraire : à l'époque du XIXe siècle, les romantiques étaient les jeunes. Ils se sont opposés à l'ancienne génération, celle des classiques, et parfois physiquement, notamment au cours de la première représentation de la pièce Hernani de Victor Hugo. Victor Hugo était un jeune Romantique, autrement appelé Gilet Rouge, qui proclamait une nouvelle vision de la littérature, qui ne serait pas celle de Racine ou Corneille, uniquement basée sur le Beau et le Bien.


Ce même Romantisme qui parle des prostituées, des drogués, des fous, des déviants, mais aussi des âmes pures, des sensibles et des opprimés. Ce même Romantisme qui prend le « je » dont personne ne veut, que personne ne veut entendre. Le « je » de tous les maux. Le « je» qui s’exprime du fin fond de son inconscient, de ses rêves, de ses tripes.


Cette jeunesse qui bouscule, se révolte et provoque autant qu’elle émeut, où est-elle passée ? Cette jeunesse qui veut un monde meilleur, à l’esprit critique, je ne la vois pas dans ce type de critiques. Pour moi, jeunesse est synonyme d’idéalisme mais aussi d’insolence. Pas de rigidité cléricale ou d’étroitesse d’esprit. Mary Shelley, dans Frankenstein, en plus de dénoncer les dérives de la science dans certains cercles anglais, parle de la façon dont la créature du savant devient un monstre : par manque d’amour. Le roman a reçu un très bon accueil critique et personne n’a imputé à l’autrice la violence de son monstre. Que dire des contes de fées que nous connaissons tous et qui parlent de la cruauté du monde aux enfants ? Doit-on accuser les frères Grimm du cannibalisme de la sorcière d’Hansel et Gretel ?


Je suis triste de voir que cette jeunesse qui dit vouloir faire évoluer les consciences ait perdu tout discernement et ne sache pas juger un simple livre avec plus de profondeur.


J’ai lu Carrie et Shining de King à treize ans. Quand j’avais quinze ans, comme beaucoup d’adolescents, j’ai lu Hygiène de l’assassin d’Amélie Nothomb et bien d’autres de ses livres. Ce que j’ai le plus aimé, c’est cette horreur qu’elle nous fait ressentir tant elle nous immerge dans la psyché de ces personnages détestables, dont elle nous explique de façon d’autant plus percutante la logique. Si un viol vous fait horreur, tant mieux. Mais n’allez pas en accuser l’auteur qui le démontre d’un point de vue frontal et forcément violent. C’est souvent la finalité quand on décrit un acte monstrueux. On le conspue en l’auscultant.


On entre dans la psychologie tortueuse d’un meurtrier non pas pour l’excuser mais pour l’expliquer. Dans ce cas, ne faudrait-il pas mettre aussi au pilori profilers de tueurs en série et autres psychiatres ? Comment comprendre la manière dont marche la folie si on n’entre pas dans la tête d’un fou ? Comment dénoncer quelque chose de révoltant si on ne peut seulement le nommer par son nom ?


En témoignent tous ces classiques que vous étudiez ou avez étudié au collège et lycée et qui s’intéressent de près à la noirceur humaine : Flaubert, Baudelaire, Maupassant, Barbey d’Aurevilly, Edgar Allan Poe, Mary Shelley, Lovecraft. Sans parler d’auteurs contemporains comme Joyce Carol Oates, Amélie Nothomb, Anne Rice, Stephen King et j’en passe.


Oui, un livre peut être effrayant. Oui il peut être éprouvant. Mais en ne parlant pas de certains sujets, en éludant certains mots affreux de notre vocabulaire, surtout quand il est dans le cadre d’une fiction connotée historiquement, on creuse le fossé de l’incompréhension et de la peur et on oublie de réfléchir aux travers de notre époque actuelle.


Ne jouez pas le jeu de la censure et de la bêtise en vous faisant les juges d’un procès contre les mauvaises personnes.


Depuis quand doit-on répondre des intentions de son personnage ?


L’histoire littéraire est émaillée de chasses aux sorcières et d’accusations similaires à celle-ci parce que la littérature est le miroir de notre société. Elle reflète tout y compris ce qu’elle a de nauséabond. Un livre, un film, un tableau, un dessin peut être un coup de poing dans le ventre d’un tabou, d’une injustice. De tout ce qui ne va pas dans notre monde. Et cela peut être libérateur pour certains lecteurs, qui vont se retrouver un peu dans telle ou telle œuvre. Nous ne faisons qu’en souligner ou montrer la violence, mais nous ne la créons pas. L’art n’a jamais eu ce pouvoir, et bien heureusement.


À toutes celles qui se disent féministes et m’accusent de faire l’apologie du sexisme dans une simple fiction, je vous recommande vivement de ne pas tomber dans le manichéisme des hommes méchants et des femmes douces et gentilles. Parce que le monde n’est pas noir ou blanc. La souffrance peut donner naissance au mal. Ce n’est pas nouveau. Il y a donc des femmes et mères abusives comme des hommes bienveillants et féministes. Le sexisme n’a pas de genre.


Asphodel parle de ses vices avec élégance, parce qu’il est un personnage bien élevé et complaisant envers lui-même, profondément narcissique et qui aime s’écouter parler. À aucun moment, cela n’implique ma position sur le sujet.


Si tout ce que je viens de vous dire vous parle, c’est que j’aurais atteint mon but en écrivant ce livre. J’ai écrit sur ce qui m’indignait. Et oui, malheureusement, il n’est plus à prouver que les hommes qui ont la haine des femmes ont une relation

malsaine avec leur mère. Je ne suis pas la première à en parler. Demandez à n’importe quel psychologue ce qu’il en pense.

Et entre vous et moi, si ce livre est trop pénible à lire pour vous, personne ne vous empêche de le refermer.


Merci.


Louise Le Bars

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