Monstre caché, monstre révélé… Analyse basée sur La Captive de Dunkelstadt, de Magali Lefebvre


La Captive de Dunkelstadt présente une ambiance gothique, entre danger et séduction, autour d’une intrigue dont certains éléments rappellent la Belle et la Bête, la fable du loup et de l’agneau, ou encore le Château des Carpates de Jules Verne… roman où la thématique du monstrueux est centrale.


Mais qu’est-ce exactement qu’un monstre ?


Parmi les définitions de ce terme présentées par le site du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, nous pouvons mentionner les suivantes :


I : En parlant d’une personne :

« Individu dont la morphologie est anormale, soit par excès ou défaut d’organe, soit par position anormale des membres. »

« Personne qui provoque la répulsion par sa laideur, sa difformité. »

« Personne qui suscite la crainte par sa cruauté, sa perversion. »


II : En parlant d’une créature imaginaire :

« Créature légendaire, mythique, dont le corps est composé d’éléments disparates empruntés à différents êtres réels, et qui est remarquable par la terreur qu’elle inspire. »

Par analogie : « Animal dont la grande taille, la laideur ou l’aspect féroce inspire l’étonnement ou la crainte. »


De cette liste de définitions, non exhaustive, se dégagent plusieurs éléments qui caractérisent le monstre. Tout d’abord, l’aspect monstrueux d’un être peut concerner aussi bien ses caractéristiques physiques que morales ; ensuite, toute chose, qu’il s’agisse d’une personne, d’un animal, ou même d’un objet ou d’un concept, peut présenter un caractère monstrueux. Ainsi le monstre est-il susceptible de se tapir partout… y compris là où l’on s’y attend le moins... à savoir derrière la splendide couverture ci-dessus.



« Emile, si vous souhaitez vivre à mes côtés, il n’y a pas que des interdits à respecter. Il y a aussi des apparences dont il faut se méfier. »

(La Captive de Dunkelstadt, version imprimée, p°73).



Dans la Captive de Dunkelstadt, le monstre se dissimule, ou se dévoile, à tous les niveaux du roman. Il peut prendre forme humaine, animale ou minérale, à moins qu’il se révèle à travers un système de pensée intolérant. De charmantes dames appartenant à la noblesse allemande ne cachent-elles pas en elles quelque aspect monstrueux ? Le spectre du château et ses chiens sont-ils aussi inoffensifs que le prétend la comtesse Wilhelmine ? A moins que le véritable monstre se dissimule au sein de la foule des honnêtes gens décidées à éradiquer le mal à coups de crucifix ?

Mais au fait… qu’en est-il du château lui-même ?



« Le regard d’Emile ne s’attarda guère sur ce spectacle de la nature. Il s’éleva, hypnotisé, vers les hauteurs, vers le château. Là, le bâtiment surplombait le bourg, et ses multiples fenêtres lui renvoyèrent son regard, comme autant d’yeux d’une araignée sur la toile. Une araignée aux traits séduisants. »

(La Captive de Dunkelstadt, version imprimée, p°15).



Le monstre, de par sa nature hors-norme, suscite la crainte, de la même manière que le château de Dunkelstadt suscite la terreur des habitants du bourg.

Pourtant, le monstre peut aussi adopter un aspect séduisant, attirant dans sa toile les innocents papillons ayant succombé à son charme. Telle une plante carnivore, le monstre peut exercer une fascination qui poussera certains à le côtoyer, jouant ainsi avec le feu.


Le monstre ne peut laisser indifférent. Terreur ou adoration, telles sont les réactions qu’il inspire.

Toutefois, n’oublions pas que le « monstre » est, avant toute chose, une « créature légendaire », comme nous l’avons vu dans les définitions ci-dessus. Autrement dit, le monstre est avant tout défini par notre imaginaire. Parce que nous établissons des normes, des conventions, décidons que les choses doivent suivre un certain ordre plutôt qu’un autre… Ce qui sortira de ces normes apparaîtra souvent comme monstrueux. Ces monstres nous effrayeront - parfois à juste titre, parfois non. L’imagination accentuera les caractéristiques effroyables, hors normes, de l’être qualifié de monstre, ou en inventera de nouvelles. Parfois, cet être suscitera une telle crainte qu’il sera défini par un seul mot : « l’autre », celui qui est en-dehors de notre monde, innommable, ou dont le seul fait de prononcer le nom pourrait faire craindre son invocation.


« Alors, autant nous occuper nous-mêmes de notre descendance plutôt que de laisser les autres s’en charger. »

(La Captive de Dunkelstadt, version imprimée, p°59).


Appeler le monstre « l’autre », c’est le considérer comme trop abject ou terrifiant pour lui donner un nom. Seule son altérité, totale, peut le définir. Nous nous souviendrons par exemple des « Autres », dans la saga le Trône de Fer de G.R.R Martin, des zombies meurtriers qui n’ont plus rien d’humain, sinon l’aspect. Nous pouvons également mentionner les Autres de « l’île des Autres » dans la saga des Aventuriers de la Mer, des créatures reptiliennes à l’aspect vaguement humain, repoussantes et dangereuses.



Aussi, celui qui s’approche de trop près de « monstres » risque-t-il de se faire exclure par la société, craignant que cette personne amène le danger sur les autres. Dans La Captive de Dunkelstadt, Emile fait l’objet du même rejet que s’il était lui-même « contaminé » par les aspects monstrueux du château. Il n’aurait pas été moins rejeté et ignoré par le reste des habitants du bourg s’il avait été un « lépreux » à l’époque biblique [1].

Car le monstre pervertit nécessairement ce qui l’entoure. Aussi faut-il s’éloigner de lui, l’emprisonner, le mettre en quarantaine jusqu’à ce que son aspect monstrueux ait disparu, si cela est possible.

Toutefois, peut-être la crainte de « contamination » des habitants du bourg est-elle justifiée. Celui qui s’est aventuré à proximité du monstre n’en sort pas indemne. Peut-être Emile, dès son arrivée à Dunkelstadt, avant même d’avoir pénétré dans le château qui l’attirait tant, était-il destiné à rester marqué, à vie, par son expérience.


« La cassure du miroir éteignait cependant la vivacité qui régnait dans le reflet de son œil droit, le rendant opaque. Elle rompait l’harmonie de son front haut, qui ne se plissait pas encore des rides de l’âge ou des soucis, comme de ses pommettes hautes et de son nez droit sans être trop imposant. Emile passa la main sur son visage, comme s’il craignait que la balafre dans son reflet ne se soit transférée dans la réalité. »

(La Captive de Dunkelstadt, version imprimée, p°12).


Aussi de tous temps, les sociétés, pour contenir ou étouffer les monstres tapis en leur sein, ont-elles élaborées des règles, des rites, permettant de les contenir, de les éloigner ou de les détruire. Ainsi, dans le Talmud de Babylone, qui reflète les croyances des communautés juives vivant en Perse dans l’Antiquité, à l’époque Sassanide, nous pouvons lire : « Toute personne qui récite le Shema‘ [2] à son coucher, les démons s’écartent d’elle » (Talmud de Babylone, traité Berakhot page 5a).


Toutefois, il arrive que la société, dans sa peur du monstre, condamne ou rejette aussi des êtres qui, quoiqu’extraordinaires, n’ont rien de maléfique - au contraire. Nous en voyons un magnifique exemple dans La Captive de Dunkelstadt. Pire, une société trop intolérante ou rigide crée parfois le monstre qu’elle redoute tant, transformant ainsi ses terreurs nocturnes en réalité… Parfois, le monstre résulte des méfaits de l’humanité, comme nous le lisons dans Mers Mortes, d’Aurélie Wellenstein, où les créatures marines spectrales qui reviennent hanter le monde sont avant tout les victimes de la barbarie humaine.

Face au monstre, il convient donc de garder tout son discernement... ainsi que de se méfier des apparences comme des préjugés.


Sara Pintado


Notes :

[1] Il convient de noter que le terme hébreu metzora‘ ( = מצורע ) est communément traduit par « lépreux ». Ce terme semble néanmoins désigner un individu atteint d’affections cutanées qui ne correspondent pas à la lèpre. Au sujet du « lépreux », de sa mise à l’écart de la communauté et des rituels qui permettaient sa réintégration, voir Lévitique chapitres 13 à 16.

[2] Dans la religion juive, le Shema‘ est un texte constitué des trois passages bibliques suivants : Deutéronome 6 : 4-9, Deutéronome 11 : 13-21 et Nombres 15 : 37-41, qui est récité lors de la prière du matin et de celle du soir.


Bibliographie :


Romans :

Les Aventuriers de la Mer, Robin Hobb.

La Captive de Dunkelstadt, Magali Lefebvre.

Le Château des Carpates, Jules Verne.

Mers Mortes, Aurélie Wellenstein.

Le Trône de Fer, G.R.R Martin.

Les Aventuriers de la Mer, Robin Hobb.


Autres ressources :

« Monstre », définition sur le site du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales : https://www.cnrtl.fr/definition/monstre

Le Lévitique, chapitres 13 à 16.

Talmud de Babylone, traité Berakhot, page 5a.

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