Vikings, clichés et petites noisettes

Interview exclusive de Genovefa, haute dame du Powys,

par l’auteur, lâche et paresseux


Parler de soi et de ce qu’on écrit relève de l’exercice pénible même s’il est sans doute indispensable. Aussi ai-je confié à Genovefa, conteuse au coin du feu (et grande soiffarde, et pas toujours convenable non plus), le soin de prendre mes responsabilités et de suppléer à mes carences. Je veux croire que les lectrices et les lecteurs de Noir d’Absinthe, généreux, gentils, tolérants et tout, ne m’en tiendront nulle rigueur.


Hop, un petit bond temporel et nous voici au IXème siècle dans la grand-salle de sa demeure galloise où crépite une bonne flambée. Après de longues salutations d’époque, il est temps de poser mes questions :


Dame Genovefa, pourquoi m’avoir demandé d’écrire vos "Sagas des Mers Grises" à l’intention de mes contemporains ?


D’abord un petit coup d’hydromel ... Avalez, c’est très bon pour la bonne humeur. Encore... Très bien ! Adoncques, si je vous ai choisi, mon bon, c’était pour défroisser votre tête chiffonnée.


Pardon ?


J’en avais par-dessus le cabochon de vous voir vous traîner lamentablement, maudissant les idées reçues sur les Vikings, les histoires de gros lourdauds, brutaux, coincés des zygomatiques, qui passent leur temps à pourchasser des moines effarés et à emporter des paysannes girondes sur leurs épaules d’haltérophiles en rut.


Vous exagérez.


Pestedieu ! Vous auriez dû vous entendre : « Noon ! Assez de clichés et de balivernes ! Pas de casques à cornes ! Pas de ‘drakkars’ ! Pas de bière bue dans le crâne des ennemis ! Pas de Vikings revisités en hipsters tatoués ! Pas de surhommes blonds jaillis des brumes du Nord ! Pas de femmes à tresses jouant les utilités pendant que leurs bonshommes envahissent le ‘monde chrétien civilisé’ !». N’est-ce pas là ce que vous disiez au fil de vos découvertes filmiques ou livresques, parmi cent autres imprécations sur les énormités historiques, les dialogues amputés, le style de supermarché, la Nature, les animaux réduits au rang de seconds rôles et le manque effarant de musicalité des textes, ou de compréhension des mentalités de ce temps ?


J’avoue. Il m’est arrivé de dire tout cela. C'est très laid, bien sûr, mais enfin ! Trop de films usinés au ketchup, de séries inégales, de livres et de BD pignochés à gros traits, de sinistrose lourdasse, de jeux de gros bras, de propos de café du commerce, voire même d’un fâcheux culte de la force et de la ‘race’. Ceci dit, n’en faites pas une généralité, tout de même ! Je ne passe pas mon temps à dézinguer à tout va comme un Viking de foire revu par l’industrie de l’’entertainment’. Je me lance plutôt des défis d’écriture pour tenter de correspondre à mes exigences : essayer de retrouver les thèmes, l'énergie et les sonorités des anciens à l’intention d’un public d’aujourd’hui, sans concession sur la qualité de la langue.


Je dis bien ‘tenter’, ‘essayer’ puisque ce sont les lectrices et les lecteurs qui décident si c’est réussi. Je suis également très content (noter ce mot) de voir que le thème des Vikings est devenu à la mode dans le monde de la fiction. Je dois vous dire que dans celui du livre français, je me suis trouvé longtemps très seul avec mon Rollon, lequel Rollon, fondateur de la Normandie, a fini par devenir un personnage de cinéma et, cerise sur le gâteau ! avec les traits physiques et psychologiques que je lui avais devinés. Alors, en dépit d’une petite somme de récriminations, grâces soient rendues aux feuilletons télévisés comme « Vikings » et surtout « Le Dernier Royaume » d’après les livres du grand Bernard Cornwell...


Mais, dites donc, vous m’avez piégé : ce n’est pas moi qu’on interviewe, c’est vous ! Reprenons s’il vous plaît, ma Dame : pourquoi racontez-vous à vos invités cette histoire du jeune Ingvarr devenu jarl malgré lui, qui cherche à éviter la misère et la disette aux habitants du village de Dybdall et qui finit par croire à ses chances ?


Pour emmener mes invités sur des rivages inconnus, les faire frémir, pleurer, rire, rêver, écouter des chants et des poèmes, vivre des histoires d’amour, de destin, de prédictions, d’honneur et de vengeance. Mais aussi, maître Pierre, pour vous plaire.